JB, Paru le 19/07/12

La Zone du Dehors (Alain Damasio, 2007)

Paru une première fois en 1999 aux Editions CyLibris, La Zone du Dehors est le premier roman d’un auteur déjà mentionné (et adulé) sur ce site : Alain Damasio. En effet, 7 ans après ce premier livre, la planète Science-Fiction était heurtée de plein fouet par une pépite nommée : La Horde du Contrevent (et à ce titre, je vous encourage vivement à lire la critique dédiée à ce chef d’œuvre, au tout début de la section LIVRES du site). C’est donc avec les poumons encore chargés de l’air de l’Extrême Amont, et pas encore tout à fait remis des aventures de Sov Strochnis, Golgoth le Traceur et Erg Machaon que je me suis laissé transporter en Zone du Dehors. Peut-être pas la meilleure chose à faire, à première vue ? En effet, comment ce livre pourrait-il ne serait-ce que s’approcher du niveau de La Horde du Contrevent, sans pour autant n’être qu’une pâle copie ou un prélude sans intérêt ? Je vais vous dire : simplement par respect pour l’auteur, pour ce que j’avais déjà lu de lui, un peu aussi pour le remercier, je me DEVAIS de lire La Zone du Dehors.

Et puis il faut signaler que le résumé est plutôt sympa et met en appétit. Un remix de 1984 (de George Orwell) à la sauce moderne, se déroulant 100 ans après sur un satellite imaginaire de Saturne. Les 7 millions de colons y sont cloisonnés dans le seul espace rendu habitable : Cerclon (ou le Dedans). Par opposition, le Dehors consiste en une zone hostile, ravagée, presque mystique. La colonie de Cerclon est un modèle de social-démocratie non violente (au départ du moins…), où le suffrage universel et les référendums décident absolument de tout. Les bâtiments sont transparents, les caméras sont partout et les tours « panoptiques » permettent à tout le monde d’observer (et de dénoncer !) tout le monde. Les citoyens sont sans cesse observés, fichés et tout comportement subversif, c'est-à-dire « hors-norme » est minutieusement annoté. Le « Clastre », vaste programme biennal, permet à chaque citoyen de noter ses compatriotes, et résulte en un classement automatisé des individus selon leur sociabilité, leur comportement et leur conformisme (de ce classement seront ensuite déterminés rang social, réputation mais aussi emploi et qualité de vie…). Par conformisme, j’entends la volonté (et c’est bien une VOLONTE) qu’ont les cercloniens de rester dans le rang, de ne pas faire de vagues, d’être un élément de cette société qui, tout en permettant la liberté d’expression et de protestation, fabrique les individus, les gère et les contente en satisfaisant les besoins qu’elle-même a créé. L’omniprésence du vote « citoyen » et la menace permanente de la délation permet à tout ce petit monde de rester gentiment sur les rails et de s’autoréguler sans qu’aucune intervention policière ne soit nécessaire, puisque tout comportement subversif est par nature « hors-norme », et donc non souhaité.

Refusant les modes de non-vie aseptisés de cette société molle, inerte et sans relief, un groupe d’individus se démarque par ses actions de protestation non-violentes (là encore, au départ…) : la Volte. A sa tête, 5 personnages (le Bosquet), qui tout en dictant au mouvement ses grands principes et ses idées directrices, se refusent à être considérés comme des dirigeants, préférant laisser à chacun sa liberté de parole et d’action. Ces cinq illuminés, ces fous, ces « voltés » vont se battre jusqu’au bout, visant une prise de conscience sociétale des libertés inconsciemment perdues. Ce combat déséquilibré contre un pouvoir ultra-consumériste leur fera beaucoup perdre… mais gagner l’essentiel.

Tout de suite, mettons le lecteur en garde : non, il ne s’agit pas d’un plaidoyer pour les extrêmes gauches et les anarchistes du monde entier. Damasio s’en affranchit tout au long du livre, inutile donc de s’enliser dans un pseudo-débat politique sans intérêt. Pour l’auteur, les révoltes et les révolutions qui contestent compulsivement un régime de pouvoir aux normes bien définies se retrouvent elles-mêmes bornées à cette opposition, réagissant au lieu d’agir mais ne proposant pas de réelle solution. A ces révoltes inefficaces et stéréotypées, l’auteur plaide pour une VOLTE, c'est-à-dire une création, la formation de neuf, d’inédit, d’hors-normes. A la place d’une révolution (et dans un sens, révolutionner ne signifie-t-il pas tourner pour revenir à la même place ?), c’est une VOLUTION qui nous est proposée. Et ce combat se tient en premier lieu en nous-mêmes, contre un ennemi « intestin et flou […] mais relayé par tous », selon Damasio. « Pensez par vous-mêmes » disait Voltaire, c’est bien de cela qu’il s’agit ici. Prendre conscience, dans un premier temps, de notre dépendance profonde (limite physiologique, viscérale) vis-à-vis des codes et des normes, de notre banalité programmée et consentie, de notre addiction au confort et au conforme pour, dans un second temps, les combattre et s’en affranchir : voila bien la véritable visée de l’ouvrage, et voila le but que se fixe la Volte : briser l’emprise spirituelle de Cerclon, se projeter hors de soi-même et vers le Dehors, en faire un espace libre, neuf et sans cesse renouvelé.

Après cet (âpre) commentaire sur la philosophie du livre, quelques critiques stylistiques, pour la forme (ou la norme, à vous de voir). La Zone du Dehors se rapproche de La Horde du Contrevent par la qualité de son écriture, brute et instinctive mais pleine de doubles sens imagés et de métaphores filées. Une fois encore, Alain Damasio joue de sa plume avec brio. Pour tout dire, on est bien content qu’il soit français pour éviter les traductions douteuses qui lissent, adoucissent et assouplissent l’intensité des textes. Toutefois, les « voltés » se démarquent des « hordiers » par leur propension exagérée aux discours politico-philosophiques de cinq pages qui nous font parfois un peu tourner la tête. Alors que La Horde du Contrevent se voulait vraiment innovant par sa poésie, sa symbolique et son histoire, nous faisant nous poser des questions existentielles de manière extrêmement efficace, La Zone du Dehors reste sur des sentiers plus fréquentés, plus clairement engagés et polémiques aussi, par les thèmes qu’il aborde et les idées qu’il transmet. Cela dit, la façon dont ces thèmes sont traités parvient aisément à hisser Damasio au rang des maîtres en la matière (Orwell, Huxley, etc.)

Pour ne pas trop vous en dévoiler, et aussi parce que je n’arrive pas à imaginer de conclusion assez satisfaisante, je vais en rester là en vous laissant simplement avec deux citations, la première que vous trouverez à la page 636 du livre de poche FOLIO SF (Editions La Volte, 2007), et la deuxième dans la postface de cette même édition :

L’écart, la différence de comportement, le désaccord, pour peu qu’on les fasse tenir ensemble par l’estime qu’un être libre a naturellement pour un être libre, dressent le sang et mettent la vie au cœur du système.

La liberté, elle est pour moi ce dehors, intérieur à chacun de nous, dont ceux qui nous gèrent voudraient tant faire une Zone. Ou mieux : une norme.

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