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JB, le 29/03/12

Le Meilleur des Mondes (Brave New World ; A. Huxley, 1932)

Alors que le premier « bébé éprouvette » fête cette année son 33ème anniversaire, la Fécondation In Vitro est devenue une pratique couramment utilisée, et pour des couples de plus en plus nombreux. Aujourd'hui, les médecins et chercheurs n'ont plus peur de prélever des ovocytes, de les cultiver, les fertiliser et les sélectionner, pour ensuite les réimplanter chez la future maman. Dans les services de Gynécologie-obstétrique, ces termes font partie du langage commun, alors qu'ils décrivaient des procédés impensables et presque tabous il y a de cela seulement 50 ans.

Imaginons maintenant que 100% des bébés soient conçus entièrement in vitro. Qu'à la chaîne, les embryons soient fabriqués puis incubés tout au long de leur développement dans des tubes qui les feront grandir, qui développeront leurs organes, qui les immuniseront contre des maladies... Imaginons ensuite que le processus de culture ne s'arrête pas à la naissance, mais que les enfants soient élevés et conservés dans des centres immenses, où leur esprit est sans cesse conditionné et modelé selon un patron prédéfini. Cette situation, Aldous Huxley l'a anticipé il y a de cela 80 ans. Il nous livre dans « Le meilleur des mondes » (Brave new world en version originale) une vision assez effrayante de notre société, tombée dans un « chaos social résultant du progrès technologique ». Comme dit précédemment, les enfants sont dès leur plus jeune âge privés de leur liberté intellectuelle. Selon qu'ils appartiennent aux beaux et brillants « Alphas » (caste supérieure) où aux petits et insignifiants « Epsilons », la société leur instillera des sentiments et une vision des choses spécifiques (bonheur permanent pour tous, humilité, respect, etc.), nécessaires à son bon fonctionnement.

Ainsi les concepts de père et de mère n'ont plus aucun sens, et sont même jugés dérisoires et grotesques, puisque grâce aux fameux exercices « malthusiens », les femmes ne tombent plus enceinte. Une fraction de la population humaine échappe tout de même à cette industrialisation, et subsiste à l'état « Sauvage » dans des réserves dédiées et strictement contrôlées par le système (thème très en vogue dans les années 1930, au plein cœur du colonialisme).

Malgré tout, le système a des failles, et des variations infimes ayant lieu involontairement lors du développement ou du conditionnement peuvent mener des individus à réfléchir un peu trop sur eux-mêmes et la société. C'est ainsi que Bernard Marx, peut-être à cause d'un peu trop d'alcool versé dans son tube de culture, commence à s'interroger sur sa situation et le sens de sa vie. Avec Helmoltz Watson, ils discutent souvent de l'humanité telle qu'elle était avant, et rêvent d'à nouveau éprouver des sentiments réels, non conformisés. Lorsque Bernard visite une réserve de « Sauvages », sa vie est bouleversée.

Pour ne rien cacher au lecteur, le livre n'est pas très commode à appréhender. Les premiers chapitres consistent en la description minutieuse, presque perverse, de la création « à la chaîne » des êtres humains. Les scientifiques se feront un plaisir de réviser leur cours d'embryologie (pour l'époque, la précision avec laquelle les procédés sont décrits est tout simplement stupéfiante, et à première vue, crédible), mais les non-initiés pourraient en perdre leur latin (et l'envie de continuer, par la même occasion). Toutefois, ces premières pages ne sont vraiment qu'une introduction aux différents concepts abordés dans le livre, mais ne sont en rien représentatives de la suite. Cette suite est tout de même un peu déconcertante. On perd parfois le fil, on ne voit pas où l'auteur veut en venir, on s'égare, on se disperse. Pour rien ? Sans doute pas. Sans doute cela fait-il partie de la volonté de Huxley de nous montrer ce que l'on pourrait devenir (est déjà devenu ?). Certaines scènes sont ainsi particulièrement tranchantes, et dérangeantes pour le lecteur, qui essaye de se convaincre qu'il ne se reconnaît pas dans les personnages décrits. Pour exemple, le rituel tribal décrit lors de la visite de la Réserve est un peu lassant, et on se demande a priori l’intérêt qu’il peut y avoir à en parler. Mais une fois qu’on a refermé le livre, on se remémore les expositions coloniales qui ont lieu dans les années où l’auteur écrit, et la façon dont les « Sauvages » de l’époque étaient exhibés.

Au fil des pages se dégagent peu à peu les situations et personnages ayant influencé l’auteur : les références plus ou moins cachées à des figures notables du siècle dernier sont pléthores. Ainsi, l’entité divine est incarnée dans la société par un mystérieux « Ford », symbole de la production de masse et des chaînes d’assemblage. Bernard Marx, Benito Hoover, Lenina Crowne, Polly Trotsky, etc. sont autant d’exemples étayant cette théorie. Enfin, l’omniprésence de la poésie et du théâtre doit être signalée : outre le titre original Brave New World (« La Tempête », Shakespeare), adapté en français par Le Meilleur des Mondes (« Candide », Voltaire), John le Sauvage puise inlassablement ses répliques dans les œuvres de Shakespeare, avec lesquelles il a appris à lire.

Si vous ne devez retenir qu'une chose, retenez que ce livre est, plus qu'un roman d'anticipation, une œuvre visionnaire, qui aborde des sujets qui encore aujourd'hui font polémique.Citant une dernière fois l'auteur, à propos de son livre, c'est ici que je m'arrête, en vous intimant vivement de prendre le temps un jour d'entrer dans « Le meilleur des mondes » :

« Aujourd'hui, il semble pratiquement possible que cette horreur s'abatte sur nous dans le délai d'un siècle. Du moins, si nous nous abstenons d'ici là de nous faire sauter en miettes »

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